Interview de Farida Bemba Nabourema, Ecrivaine et bloggeuse politique togolaise

 

« Libérons l’action pour une Afrique souveraine et prospère »

Elle est togolaise et vit aux Etats-Unis. Fille d’un député de l’opposition, elle est vite apparue, sur les réseaux sociaux, comme l’icône d’une certaine opposition, radicale et extrémisme, parfois excessive et peu réaliste. Mais opposante tout de même, avec cette envie de voir les choses changer et cette certitude que demain il fera beau. Ses colères, ses posts véhéments, ses attaques répétitives dont certaines sont des affirmations que des accusations documentées, elle a vite pris une envergure panafricaine. C’est d’ailleurs cela sa vraie vocation, le rêve d’une Afrique forte. Pour la jeunesse engagée du Togo, elle est un exemple, magnifiée et ovationnée, mais aussi critiquée. Mais elle s’accroche. Se bat de toute sa force contre le régime Faure Gnassingbé, sa bête noire. Alors qu’en marge d’un rendez-vous cinématographique à Ouagadougou, elle lance son livre,  » La pression de l’oppression », nous lui accordons une interview. Même détermination, même verve, même innocence, parfois la même utopie. Et puisqu’on dit que tout grand rêve part d’une utopie… Le Centre National de Presse Norbert Zongo de Ouagadougou a abrité le vendredi 16 décembre une séance de présentation et de dédicace du livre un peu spéciale, « La pression de l’oppression ». Un document de 185 pages présenté par son auteure comme un des outils de son engagement citoyen. Très présente sur les réseaux sociaux et connue pour ses diatribes à l’endroit des dirigeants peu orthodoxes du continent, Farida Bemba Nabourema a répondu à l’invitation de l’Association Semfilms dans le cadre de la 12ème édition du Ciné Droit Libre au Burkina Faso.

18 ans après la mort de Norbert Zongo et dans un contexte encore frais de l’insurrection Burkinabé qui a conduit Blaise Compaoré à la sortie, elle rappelle aux africains que les combats dispersés ne seront pas efficaces et que la lutte de l’Afrique ne doit pas avoir pour but de rattraper un quelconque retard, mais de faire mieux que le reste du monde en apprenant de son histoire et des erreurs des autres. Magnifique interview !

« Le Ghana est le seul pays  africain qui a créé « le droit d’abode » qui autorise un citoyen africain non ghanéen à s’installer au Ghana, avoir un certificat de résidence et se naturaliser ghanéen seulement cinq ans après s’il le souhaite »

Quelle mission donnez-vous au contenu de ce livre ?

Ce livre est proposé pour combattre le fatalisme, l’attentisme. C’est un livre qui cherche à mobiliser les masses et à surmonter la pression que leur mettent les oppresseurs, les systèmes oppressifs, pour combattre l’oppression. L’oppression est un couteau à double tranchant. Non seulement vous vous sentez abusé, mais elle vous dépossède de la capacité de combattre l’injustice et l’abus.

Ma conviction est que la pression que nous donne l’oppression ne devrait pas nous faire abandonner, ou baisser les bras mais à contrario, nous pousser à réagir. Il faut tout d’abord réaliser qu’on est opprimé et puisqu’il n’est pas un fait en soit, on se dit qu’il faut sortir de ce cercle.

 Pourquoi lancez-vous « La pression de l’oppression » au Burkina ?

Ce livre a été inspiré par Thomas Sankara en grande partie. C’est une idole dont j’ai appris beaucoup de choses et dont j’ai été très inspirée à l’aube de mon engagement. Lancer ce livre dans son pays  est une façon pour moi d’honorer sa mémoire.

La seconde raison est que le peuple burkinabé est un peuple qui nous inspire beaucoup du côté du Togo  où la réussite de la libération du Burkina-Faso de la dictature reste un exemple et un argument qui empêche d’accepter que nous vivions sous le même régime depuis 49 ans.

Comment avez-vous commencé votre activisme ?

Mon militantisme a commencé très jeune et pour des raisons plutôt sociales que panafricanistes. Mais le contexte socioculturel étant assez rétif à ce type d’engagement de la part d’une femme, j’ai rapidement été éloignée de mon milieu natal. Malgré cela et ce que je considère aujourd’hui comme une chance parce que j’ai pu découvrir et mieux comprendre le sens de la liberté et de l’oppression, je suis en mesure de continuer ma lutte. Et l’un des moyens en dehors de mon blog que beaucoup connaissent déjà, c’est ce livre dans lequel je partage ma compréhension de l’oppression et la nécessité d’en sortir. Et la manière dont tout ça a évolué je l’explique dès les premières pages de ce livre.

Quel est le sens de votre engagement dans le contexte sociopolitique actuel de la sous région ouest-africaine et de l’Afrique en général fractionnée par des approches différentes de luttes pour la vraie souveraineté ?

Personnellement je n’aime pas réduire les différents spectres de la lutte. Il y a des gens appartenant à un groupe ou un autre. Il y a des « kémit » ou ceux qui parlent de « kamitisme » en prônant un retour aux sources, d’autres simplement parlent du panafricanisme et s’inspirent des pères fondateurs de nos nations actuelles etc. Moi mon combat est simple : je lutte pour la liberté, la souveraineté, la prospérité de l’Afrique. Les trois vont ensemble. Il est donc important de dépasser les différences idéologiques qui visent la même ambition d’une Afrique libre, souveraine et prospère, il faut une convergence. Et pour cela j’essaye de ne pas me positionner idéologiquement parce que l’une n’exclut pas l’autre.  Tant que c’est l’Afrique qui gagne, l’entraide et l’inspiration collective sont utiles pour le combat.

Quel est le pays qui vous inspire ou se rapproche un peu de votre rêve africain aujourd’hui ?

Pendant longtemps, la Tanzanie a été pour moi un pays à montrer en exemple. Mais après un long séjour au Ghana, je suis impressionnée par les ghanéens.  Ils sont vraiment le peuple de Kuamé Nkrumah. Ce sont les africains les plus panafricanistes que j’ai connus.  Ils sont convaincus qu’ils ont besoin de l’apport des autres. La xénophobie est une réalité présente partout mais au Ghana, il n’y a pas ce rejet de l’autre africain. A contrario on ressent une forte tendance à intégrer l’africain d’où qu’il vienne.

C’est d’ailleurs le seul pays  africain qui a créé « le droit d’abode » qui autorise un citoyen africain non ghanéen à s’installer au Ghana, à avoir un certificat de résidence et à se naturaliser ghanéen seulement cinq ans après s’il le souhaite.  Pendant ce temps, le Gabon déporte les Maliens, les Congolais sont expulsés de l’Angola, les Togolais de la Côte d’Ivoire etc. Nous en sommes encore à ce stade de nombrilisme où les autres ne viennent qu’après pendant que le Ghana donne l’exemple à suivre.

Quelle lecture faites-vous du retour du Maroc dans l’Union Africaine ?

Le Maroc ne revient pas dans l’Union pour les bonnes raisons ou avec les meilleures intentions. Le Maroc ne revient pas parce qu’elle croit en une Afrique unie, ou par une quelconque conscience d’égalité. Il revient avec le dessein de coloniser un autre pays, le Sahara Occidental. Et pour cela, je dis non au Maroc dans l’Union Africaine.

Quel accueil votre livre a t-il reçu ? Dans votre propre pays ?

Avec son prix on peut penser qu’il est inaccessible. Et pour cela l’édition présente sera complétée par une nouvelle édition plus abordable. Pour le moment celui-ci a été édité aux Etats-Unis et en français uniquement. Nous ferons une édition en Afrique et elle coutera moins chère. Malgré le prix (7500FCFA Ndlr) des commandes ont été faites et le livre a été distribué par des gens de bonne volonté qui en ont payé le prix. Je puis vous dire que le plus grand lectorat de ce livre est togolais. Autant je reçois des encouragements autant je reçois des menaces. Mais tout comme le fait d’être une femme n’affaiblit pas mon combat, autant les menaces me galvanisent et me libèrent de l’oppression.

Propos recueillis à Ouagadougou

Par Dossou-Yovo Hyppolite


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