Afrique élections (VI) : Les deux, Congo(s), si proches, si différents…

Auteur: Régis Marzin, pour Afrika Express
Nous finissons la série d’articles consacrés au processus électoral et à la limitation des mandats en Afrique par cette sixième partie. Elle est consacrée une même partie aux deux Congo(s) pour montrer combien, malgré la proximité, la situation peut être différent d’un Congo à l’autre. Si à Brazzaville, toutes les puissances semblent s’accommoder avec Denis Sassou Nguesso, à Kinshasa, Kabila subit des pressions occidentales notamment américaines pour ne pas se représenter. Après ce sixième article, vous aurez demain le dossier en entier, un véritable chef-d’œuvre. C’est un immense travail, de journaliste et de chercheur. Mais aussi d’un passionné de l’Afrique qui, à force de se laisser aller à la rencontre des communautés africaines, à Paris notamment, découvre les subtilités de la politique sur le continent. Pour le compte de Afrika Express, le journaliste indépendant français Régis Marzin signe un grand dossier sur le processus démocratique et l’imposition progressive de la limitation des mandats. Afrika Expres publiera, au quotidien une partie et disposera, au bout du compte du dossier complet pour consultation. La rédaction n’en modifiera que les titres.

Afrique élections : En 2015 et 2016, la limitation du nombre de mandats des présidents africains, un levier pour accélérer la démocratisation ?

Partie 1 : L’histoire de l’avènement démocratique et la marche vers la limitation des mandats

Partie 2 : Limitation du nombre de mandat et processus électoraux, jeux et enjeux !

Partie 3 : 2015-2016 : deux années charnières pour la démocratie en Afrique

Partie 4 : Le cas unique du Togo, la dictature en héritage qui s’incruste

Partie 5 : Burkina Faso, novembre 2015, l’importance de leaders face à Compaoré

Partie 6 : Les deux, Congo(s), si proches, si différents…

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Partie 6 : Les deux, Congo(s), si proches, si différents…

RDC, novembre 2016 : impulsion américaine et gonflement de la mobilisation

Le bilan de la politique d’Obama en Afrique sera très léger. On se souviendra de la remarque sur les institutions du voyage au Ghana en 2009: « l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, elle a besoin d’institutions fortes. ». L’importance de cette phrase ne se comprend-t-elle que 5 ans plus tard ? Est-ce une surprise si John Kerry a mis les projecteurs sur le départ nécessaire de Kabila au Congo pour cause de limitation du nombre de mandats ? Le 4 mai 2014, de passage à Kinshasa pour l’aide des USA au processus électoral, Kerry a indiqué « Les États-Unis s’engagent à soutenir les Congolais […] pour qu’ils travaillent à des décisions crédibles, dans les délais et en accord avec l’actuelle Constitution »[31]. Son conseillé, Russell Feingold, a ajouté devant les journalistes « nous ne voulons pas » que Joseph Kabila change la Constitution ou fasse un troisième mandat » (reformulation par le site Afrikarabia)[32]. Le levier logique qui a été activé est stratégique. Il ouvre le débat sur le Burundi, le Rwanda, et sur le Congo Brazzaville mais peut aussi se répandre en Afrique centrale et de l’ouest. Début Août 2014, John Kerry aurait par téléphone signalé également à Blaise Compaoré un avis identique. L’ambassadeur d’Allemagne, Wolfgang Manig, a suivi le 2 octobre 2014 en affirmant « Si elle (la révision de la Constitution) aura des conséquences sur la stabilité du pays, il serait mieux de s’abstenir ».[33]

Le 25 août 2014, Joseph Kabila a pris la décision de modifier la Constitution par référendum[34]. Le débat au Congo mobilise partis, églises et associations. La majorité même s’est divisée : Jean-Claude Muyambo de la Scode s’oppose à la révision de la constitution[35]. Léon Kengo wa Dondo, président du sénat de la RDC, selon l’AFP, « a rappelé que la Constitution du 18 février 2006 était le fruit des accords de paix conclus trois ans plus tôt à Sun City (Afrique du Sud) pour mettre un terme à la deuxième guerre du Congo (1998-2003). « Comment peut-on prendre le risque d’altérer ce compromis politique sans menacer la cohésion nationale et la paix sociale? » »[36].

L’opposition a commencé à sentir le vent souffler dans le bon sens et à se rassembler. Les grands partis d’opposition, l’Union pour la démocratie et progrès social (UDPS) d’Etienne Tshisekedi, l’Union pour la Nation Congolaise (UNC) de Vital Kamerhe, et les Forces acquises au changement (FAC) de Martin Fayulu on créé une plateforme « Debout Congolais » mi-juin, qui prévoit des « marches pacifiques ». Elle se recompose en raison de l’affaiblissement de EtienneTshisekedi, l’opposant historique principal, sans successeur désigné au sein de l’UDPS.Vital Kamerhe (UNC) essaye de s’imposer mais d’autres politiciens s’y opposent. Aussi, il a suffi de l’interdiction de la manifestation du 13 septembre pour voir l’unité de façade se fissurer[37]. La suppression du 2e tour de la présidentielle en 2011 par Kabila, obtenue grâce à la corruption de nombreux députés[38], n’aidera pas l’opposition à se rassembler pour atteindre une ‘alternance’.

Une manifestation avait eu lieu le 4 août, et une autre a finalement eu lieu le 27 septembre, une première victoire pour le droit de manifester[39]. En effet, un enjeu majeur est comme dans d’autres dictatures autour de la liberté de la presse, la liberté d’expression et surtout la liberté de manifester. Répression et mascarade judiciaire ont également commencé. Suite à une manifestation, Jean-Bertrand Ewanga secrétaire-général de l’UNC a été condamné à un an de prison ferme pour outrage au chef de l’État[40].

Après un premier communiqué fin juin 2014, de Rome, le 14 septembre 2014, les évêques de la Conférence épiscopale nationale du Congo ont écrit une lettre pour réaffirmer leur « opposition à toute modification de l’article 220, article verrouillé de notre constitution »[41]La mobilisation est maximale dans la société civile parce que les congolais n’en peuvent plus d’un dictateur qui selon le magasine Forbes aurait accumulé 15 milliard de dollars de fortune[42]. Le 12 septembre 2014, 650 organisations ont signés un appel contre la modification de la constitution dans le cadre d’une ‘campagne pour la démocratie en RDC’[43].
Congo-Brazzaville, juillet 2016 : le pays où la peur n’a pas encore changé de camp

Quand une dictature devient fragile, le dictateur commence à agir pour échapper à un mauvais sort, lâche du lest, accorde des compromis, et l’opposition démocratique, la presse, la société civile se positionnent pour accélérer le mouvement. Le Congo Brazzaville en est loin : la population reste marquée par la violence de la prise de pouvoir de Sassou Nguesso entre 1997 et 1999. La question de la limitation du nombre de mandats, pourrait être le déclencheur d’un déblocage, d’autant plus que le contexte international y sera favorable. Le vent de Kinshasa pourrait aussi souffler vers Brazzaville, et y attirer les regards.

En l’absence d’espoir de progrès rapides, la période de 2015-2016, pourrait permettre à une opposition démocratique de mieux s’organiser. Ses dernières années, face à des mascarades électorales implacables, plusieurs partis d’oppositions ont du adopter le boycott. A la présidentielle de 2009, alors que la candidature d’Ange-Édouard Poungui de l’Union Panafricaine pour la Démocratie Sociale (UPADS) étaient rejetée , le Front des partis de l’opposition du Congo (FPOC) [64] appelait au boycott sans retirer ses candidatures, dont celles de Matias Dzon et de Clément Mierassa[65]. Le FPOC a également boycotté les législatives de 2012[66] qui ont donné une majorité de 89 sièges sur 136 au Parti congolais du travail (PCT) de Sassou Nguesso, lui ouvrant déjà le chemin vers une révision constitutionnelle.

Comme à Djibouti autour des législatives de février 2013, comme au Gabon entre 2011 et 2012, comme bientôt peut-être au Tchad, un déblocage passerait obligatoirement par le droit de manifester sans répression et arrestations, par la liberté de la presse et un Etat de droit minimum pour que soit garantie la liberté d’expression. Mais, le pouvoir prend de l’avance et réalise du ménage préventif, il vient d’expulser 2 journalistes, le 23 septembre 2014, Sadio Kante-Morel, journaliste congolaise née de parents sénégalaise et malien, et, le 26 septembre 2014, Elie Smith, journaliste camerounais.

Le 24 mai 2014, a été créé le Mouvement citoyen pour le respect de l’ordre constitutionnel. Le MCROC a publié un manifeste annonçant la création d’un mouvement regroupant « associations, ONG, société civile, syndicats, partis politiques, individualités » contre « toute modification ou tout changement de la Constitution du 20 janvier 2002 ». Participent au MCROC, le « Parti social–démocrate congolais (PSDC) de Clément Mierassa, ancien ministre du Commerce de 1991 à 1992, et l’Union patriotique pour le renouveau national (UPRN) de Matias Dzon, également ancien ministre des Finances de 1997 à 2002 »[67].

Les élections locales du 28 septembre 2014 n’ont rien apporté à la démocratisation, bien au contraire. Le MCROC a dénoncé la validation « d’un fichier électoral vicié, totalement acquis à la majorité présidentielle » et appelé au boycott[68]. En août, l’Assemblée a modifié la loi électorale sans rien améliorer, et sans modifier le contrôle par le gouvernement de la Commission nationale d’organisation des élections (CONEL). Selon Mathias Dzon, la « loi réduit la Conel à un simple organe d’enregistrement des décisions du Ministère de l’administration du territoire ».

Pour rester, Sassou Nguesso devra en outre supprimer une deuxième barrière de la constitution, il aura en 2016 73 ans, 3 ans de plus que la limite de 70 ans. D’ici deux ans, beaucoup de choses peuvent arriver, surtout si le débat s’envenime au Burkina Faso, au Togo, et dans la même période au Congo Kinshasa.

 

Régis Marzin

pour Afrika Express

 

Partie 1 : L’histoire de l’avènement démocratique et la marche vers la limitation des mandats

Partie 2 : Limitation du nombre de mandat et processus électoraux, jeux et enjeux !

Partie 3 : 2015-2016 : deux années charnières pour la démocratie en Afrique

Partie 4 : Le cas unique du Togo, la dictature en héritage qui s’incruste

Partie 5 : Burkina Faso, novembre 2015, l’importance de leaders face à Compaoré

Partie 6 : Les deux, Congo(s), si proches, si différents…

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[31] 20.5.14 , Jeune Afrique, http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2783p036.xml0/tats-unis-joseph-kabila-kinshasa-john-kerry-presidentielle-rdc-2016-rdc-kerry-pour-des-elections-credibles-sans-kabila.html

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[32] 4.5.14 Christophe Rigaud, http://afrikarabia.com/wordpress/rdc-quand-kerry-pousse-kabila-vers-la-sortie/

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[33] 3.10.14, Révision de la Constitution : Berlin met en garde Kinshasa, http://lepotentielonline.com/site2/index.php?option=com_content&view=article&id=10949:revision-de-la-constitution-berlin-met-en-garde-kinshasa&catid=85:a-la-une&Itemid=472

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[34] 28.8.14, Christophe Rigaud : http://afrikarabia.com/wordpress/rdc-le-scenario-est-pret-pour-un-nouveau-mandat-de-joseph-kabila/

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[35] 3.9.14, Jeune Afrique : http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20140902171906/jean-claude-muyambo-scode-vie-des-partis-constitution-rdc-rdc-jean-claude-muyambo-pourquoi-nous-disons-non-a-la-revision-constitutionnelle-en-rdc.html

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[36] 15.9.14, AFP : http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20140915165917/politique-elections-joseph-kabila-rdc-rdc-rdc-kengo-wa-dondo-met-en-garde-contre-une-modification-de-la-constitution.html

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[37] 24.9.14, Christophe Rigaud, RDC : l’opposition au bord de la crise de nerfs, http://afrikarabia.com/wordpress/rdc-lopposition-au-bord-de-la-crise-de-nerfs/

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[38] 21.1.11, la Nation : Révision constitutionnelle problématique: Kamerhe coince l’AMP http://vital-kamerhe.com/archives/actualites-janvier-2011.html

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[39] 28.9.14, Christophe Rigaud, http://afrikarabia.com/wordpress/marche-de-lopposition-kinshasa-lache-du-leste/

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[40] 12.9.14, Jeune Afrique, http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20140912084116/justice-vital-kamerhe-rdc-jospeh-kabila-justice-congolaise-rdc-jean-bertrand-ewanga-condamne-a-un-an-de-prison-ferme-pour-offense-au-chef-de-l-tat.html

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[41] 14.9.14, CENCO, Rome: http://www.cenco.cd/?id_art=123

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[42] 8 juillet 2014, http://www.paradisfj.info/spip.php?article3756

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[43] http://www.cheikfitanews.net/2014/09/650-organisations-de-la-societe-civile-disent-non-a-la-revision-constitutionnelle-en-rd-congo.html

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[63] 20.6.9, Présidentielle: la candidature d’Ange Edouard Poungui rejetée, http://www1.rfi.fr/actufr/articles/114/article_82017.asp

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[64] FPOC en 2009 : 17 partis dont Union patriotique pour le renouveau national (UPRN) de Matias Dzon, Parti social-démocrate congolais (PSDC) de Clément Mierassa, …

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[65] 11.9.9, Congo-Brazzaville: l’opposition boycotte la présidentielle, http://www.lapresse.ca/international/afrique/200907/11/01-883378-congo-brazzaville-lopposition-boycotte-la-presidentielle.php

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[66] 22.6.12, http://www.mampouya.com/article-drame-de-mpila-parodie-d-elections-au-congo-107278218.html

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[67] 26.5.14, http://www.adiac-congo.com/content/constitution-du-20-janvier-2002-le-mouvement-citoyen-pour-le-respect-de-lordre

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[68] 23.9.14, MCROC: Dzon et Miérassa appellent leurs militants au boycott des élections locales http://www.lasemaineafricaine.net/index.php/national/10011-m-c-r-o-c-mouvement-citoyen-pour-le-respect-de-l-ordre-constitutionnel-dzon-et-mierassa-appellent-leurs-militants-au-boycott-des-elections-locales


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