INTERVIEW DE CARLOS KETOHOU, Journaliste et Président du PPT

 

« Le PPT est écarté alors que le renforcement de la liberté de presse passe la mise en commun de toutes les forces »

Il est une sorte d’hybridité entre le journalisme, l’activisme libertaire et le militant des droits de l’homme au point où ses détracteurs ont parfois raison de le désigner par « un-touche-à-tout » qu’il assume avec le je-m’en-foutisme qui le caractérise. Pour Carlos Kétohou, le plus important c’est le renforcement de la démocratie au Togo. Un combat dont il a été de toutes les séquences. Aujourd’hui, patron de presse « respecté » ou « craint », il a été de ceux qui ont poussé les limites dans les années  2000 où la presse togolaise était encore très influencée par l’esprit de tract. Il dirige à la fois ACP Inter, son groupe d’édition,  de presse et de communication ainsi que L’Indépendant Express, son légendaire canard dont les parutions sont hebdomadaires. Entre les deux, le Patronat de la Presse Togolaise (PPT), regroupant plutôt la presse d’opposition dans un pays où le bipolarisme médiatique est visible. Malgré cet exercice tellement difficile pour un journaliste,  il a accepté à passer de l’autre côté du comptoir, celui de l’interviewé. Bonne lecture !

 

Vous êtes président du PPT, comment appréciez vous l’état actuel de la liberté de presse au Togo ?

Le combat pour la liberté de presse est permanent. Et on ne le gagne jamais d’avance, puisque des prédateurs ne manquent pas eux aussi d’idées et de stratégies pour restreindre cette liberté. Au Togo actuellement, la presse est libre, à une dimension limite. Nous connaissons une prolifération des organes de presse dont les parutions ne sont pas aussi régulières, faute de moyens, une Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication plus ou moins attentive aux publications et aux journalistes, ce qui permet d’éviter les bras de fer que nous avions connu avec l’ancienne mandature de la HAAC. Cette situation d’évolution est inévitable en raison de l’avancée de l’internet et l’influence des réseaux sociaux comme Facebook, Whatsapp, de même que les blogs et les sites qui exercent dans une marge considérable. C’est pourquoi au PPT, nous encourageons l’évolution du processus d’intégration de la presse en ligne dans le système légale de la presse et de la communication.  Le Patronat de la presse que je représente a constaté avec regret le refus catégorique du Ministre de la communication M. Guy Madjé LORENZO de collaborer avec la presse présentée comme critique. Sur tous les sujets, le ministère a fermé ses portes au Patronat. Plusieurs courriers et requêtes que nous avons adressés à notre ministre de tutelle sont restés lettre mortes, malgré le suivi qui en a été fait directement auprès du ministre et de son Directeur de cabinet. C’est dommage qu’on puisse manifester autant de mépris à l’endroit d’une organisation patronale.

 

Le Patronat de la Presse Togolaise (PPT) est assimilé à un regroupement de journaux d’opposition. N’est ce pas une entorse à votre crédibilité ?

Le PPT, ce sont les journaux qui  osent dénoncer les actes de corruption et de malversations financières dans le pays et qui appellent à la bonne gouvernance, ce sont des journaux qui attirent l’attention sur les dérives des partis politiques ; aussi bien du pouvoir que de l’opposition. Ce sont des journaux qui se battent pour défendre la liberté de presse constamment mise en cause au Togo. C’est aussi, des journaux qui fonctionnent sur les recettes de vente et la maigre publicité pour rester présents sur le marché. Ce sont ces journaux, membres du PPT qui sont quoiqu’on dise plus côtés dans l’opinion. Pour preuve, ce sont ces journaux qui reçoivent plus de distinctions et des gratifications au Togo et à l’étranger pour le travail d’investigation qu’ils font. Je salue au passage le journal l’Alternative de Ferdinand AYITE qui a été primé la semaine dernière en Afrique du Sud dans les investigations sur les Panama Papers avec les dossiers dits de Wacemgate. Le journal l’Indépendant Express est lauréat du prix de lutte contre la corruption décerné par la Banque Mondiale et la Ligue des Indépendants pour la Transparence (LIT). Le journal Liberté aussi membre du PPT a été aussi déjà gratifié pour le travail exceptionnel qu’il mène. Nous sommes des journaux au service de l’opinion et de l’information et non un ramassis d’opposants.

 

Vous êtes personnellement sur une multitude d’enquêtes en tant que journaliste. Quelles sont les difficultés que peut rencontrer un journaliste d’investigation à l’accès à l’information ?

La première difficulté et la plus risquée dans le journalisme d’investigation est la tentation à  revenir tondu, alors qu’on est allé chercher de la laine. En d’autres termes, la tentation de corruption est grande, ce qui parfois, crée le doute chez le journaliste d’investigation dans la quête de l’information. Les personnes concernées par les détournements, les malversations et les cas de corruption ne reconnaîtront jamais leurs actes. Elles vous amèneront plutôt à opter pour leur version souvent  douteuse contre de l’argent. C’est donc à ce niveau que le risque est grand. Ensuite, la difficulté d’accès à l’information est réelle au Togo. L’information, même officielle est classée secret défense au Togo. Les sources potentielles d’informations sont menacées, traquées et sévèrement punies ce qui met le journaliste d’investigation dans une situation difficile à faire parler les personnes enquêtées. Je cherche à ce jour, une loi votée qui régule l’accès libre à l’information. Vulgarisée, elle pourrait protéger les potentielles sources d’information et dissuader les personnalités réticentes à livrer les informations pour les recherches du journaliste. Les risques d’agressions, d’assassinat, d’empoisonnement ne sont pas exclus, c’est pourquoi, le journaliste d’investigation doit faire très attention, et rester vigilant dans toutes ses activités de recherche d’information.

 

Tout récemment, le PPT a levé le ton  face à la répartition de l’aide de l’Etat à la presse. Que reprochez-vous exactement par rapport à la gestion de ce fonds ?

 

La répartition de l’aide de l’année 2016 n’a pas été cohérente. Les organisations professionnelles, le PPT, notamment, ont été exclues, par contre une enveloppe de 5 millions à été accordée à l’OTM (Observatoire Togolais des Médias) qui n’est pas représentative. Je vous rappelle que le PPT n’est pas membre de l’OTM, ceci à cause la volonté de certaines personnes qui ont intérêt à ne pas voir notre organisation dans cet ensemble. Et, nous  avons pris acte.  La presse en ligne en pleine expansion n’est pas prise en compte, il semblerait que le processus est en cours pour l’intégrer. Le comité de répartition de l’aide  de l’Etat mis en place par le ministre de la communication ne  représente pas non plus l’ensemble des organisations professionnelles. Bref, c’est le même système  à mener la vie dure à ceux qui ne veulent pas être favorables au pouvoir en place au profit d’autres personnes qui ne méritent pas forcément. Le PPT plaide également pour l’augmentation de la subvention de l’Etat à la Presse, c’est une somme insignifiante de 100 millions pour environs 200 organes de presse, écrite et audiovisuel. J’en ai discuté personnellement avec le Chef de l’Etat à Washington qui avait promis faire un effort dans ce sens pour que l’enveloppe atteigne les 500 millions, mais entre temps, je ne sais pas ce qui s’est passé.

 

Faure Essozimna Gnassingbé est désormais le plus ancien chef d’Etat de la sous région et le Togo apparait comme une des  rares résistances à la démocratisation. Comment expliquez-vous cela ?

 

Ce n’est pas une bonne nouvelle. L’alternance au Bénin, au Ghana, l’élection de Donald Trump aux USA, la renonciation à la candidature par François Hollande en France et les rejets successifs par référendums  à travers les Etats ouvre le monde à un nouvel ordre. L’ordre du populisme et du changement rapide et radical. Les peuples sont aujourd’hui à l’image des logiciels informatiques qui exigent les mises à jour rapides, constantes et radicales. Aucun pays ne restera en marge de cette réalité géopolitique contagieuse. C’est pourquoi, de gré ou de force, le pouvoir de Lomé va basculer avant ou en 2020. C’est un mouvement en marche à la vitesse de l’éclair, et rien ne peut l’arrêter. La solution est de prendre de l’avance sur les peuples, sur l’histoire, sur la déchéance et sur l’humiliation, en consacrant  par avance la volonté de faire changer les choses, et obtenir le titre de demi-héros, comme, Dos Santos de l’Angola, comme, François Hollande en France. En somme, il serait sage et assez élégant de la part de Faure Gnassingbé de déclarer dès à présent qu’il sera absent à l’élection présidentielle de 2020 au Togo. La balle est dans son camp, et Faure Gnassingbé  doit  jouer sa carte et sa crédibilité, son avenir politique en dépend.

 

Vous êtes l’un des fondateurs de JDHO, Journalistes pour Droits de l’Homme et vous avez présidé plusieurs organisations des droits de l’homme au Togo, notamment la Coalition Togolaise des défenseurs des Droits de l’Homme. Qu’est ce qui a changé fondamentalement dans le domaine depuis l’arrivée de Faure au pouvoir.

 

Mon parcours dans le militantisme et l’activisme en matière des droits de l’Homme au Togo n’a pas été négligeable. J’assume cette vantardise. Avec JDHO nous étions combattus par l’interpellation des autorités et les manifestations de rue les entraves à la liberté de presse au Togo, nous avons orienté et nourri le débat pour la mise en place du CVJR après la sanglante élection de 2005 de Faure Gnassingbé. J’ai personnellement pris beaucoup de risques avec toute l’équipe de JDHO. L’ANR n’est plus ce qu’elle est il y a cinq ans. J’avoue, même si certaines pratiques de torture persistent. Avec la coalition nous avons réussi à préparer et présenter  le premier  rapport crédible du Togo devant les instances du HCDH à Genève pour l’Examen Périodique Universel (EPU).

 

Bref, j’ai contribué d’une façon ou d’une autre, autant que d’autres acteurs à l’amélioration de la situation des droits de l’homme au Togo, par l’audace, la témérité et  la sincérité. Nous avons balisé un terrain qui est devenu malheureusement un fond de commerce pour certains acteurs. C’est triste de constater que le CACIT, un de mes principaux  partenaires clé, il y a seulement quelques années se disputer  des questions d’intendances avec une ASVITO que j’ai vu créer et naître. Ce n’est pas fameux. Il faut donc éviter de prêter le flanc au pouvoir en matière des droits de l’homme.

 

Propos recueillis à Lomé par

Léonel EBO, Envoyé Spécial

 

Article paru dans le journal tribune d’Afrique 121 du 13 Décembre 2016


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