Interview de Régis Marzin: « Le système africain « de démocratisation » est globalement incohérent, basé sur des processus nationaux très autonomes. »

 

Interview de Régis Marzin, Collaborateur de Tribune d’Afrique et Spécialiste des dictatures africaines

« Le système africain « de démocratisation » est globalement incohérent, basé sur des processus nationaux très autonomes. »

Collaborateur de Tribune d’Afrique depuis plusieurs années, Régis Marzin travaille sans cesse sur les dictatures africaines. Il en arrive à des rapports bien documentés sur l’état de la démocratie en général mais aussi parfois des rapports consacrés à des pays séparément. Le Tchad, le Togo, la Centrafrique, les deux Congo(s) et le Gabon sont tous passés au vitriol par celui qui est l’un des rares experts de son domaine : les dictatures africaines. Il s’est prêté à nos questions.

Vous êtes l’une des rares personnes à travailler essentiellement et presque en permanence sur les dictatures africaines. Comment les étudiez-vous? Quels sont vos critères, votre stratégie, vos sources d’informations ?

Mon travail de recherche a commencé par l’étude des élections en Afrique, une par une, depuis 2009. En analysant les processus électoraux, il est devenu évident que la valeur d’un processus électoral dépendait essentiellement de la nature du régime en place, d’un côté des démocraties, d’un autre des dictatures. Ces démocraties et dictatures se distinguent assez simplement, et ce qui peut sembler plus délicat est de classer tous les autres types de régimes, intermédiaires et plus complexes, pour pouvoir revenir ensuite à une liste de pays en dictature, année par année. Je ne travaille pas sur la qualité de la démocratie une fois installée, parce que mon sujet principal reste la question de la fin des dictatures. Cette priorité est utile et efficiente. Des critères, qui sont expliqués au début de mon étude du 30 mars 2016 ‘Après 26 ans de démocratisation, dictature et démocratie bientôt à l’équilibre en Afrique’ (méthodologie), permettent de distinguer les trois catégories : Dictature Stable, Transition démocratique, complexe, intermédiaire et indéterminé (TCII), Démocratie. Les critères principaux de classement des régimes sont la manière d’arriver au pouvoir et la manière de conserver le pouvoir, prise du pouvoir et putsch, durée du pouvoir, fraudes et trucage des élections, auxquels se rajoutent d’autres critères. Ce choix de resserrement à ces critères essentiels a aussi été fait en considérant en 2014-2015-2016 la focalisation sur la longévité du pouvoir et la crise des limitations du nombre de mandat présidentiels dans les constitutions.

En dictature, la ‘règle’ est qu’il ne s’observe pas d’élection correcte en dictature sans une transition vers la démocratie préalable. Pour les présidentielles, il y a deux exceptions à cette ‘règle’ en 25 ans en Afrique aboutissant à la démocratie de manière durable, au Ghana en 2000 et au Kenya en 2002. Les stratégies concernent d’abord les démocrates en lutte ou éventuellement les institutions en charge de favoriser la démocratisation de chaque pays ou du continent. Comme l’Union européenne s’est engagée à le faire, les citoyens européens peuvent l’interpeller pour qu’elle le fasse le mieux possible. J’essaye de faire cela, et pour cela je dois m’informer auprès de démocrates africains et dans les media. Les media disent beaucoup de choses, ce qui manque, c’est surtout les travaux de synthèse, que ce soit en Europe ou en Afrique.

Quoiqu’on dise, l’Afrique évolue en ce qui concerne la démocratie? Quelles en ont été les étapes fortes?

Depuis 1990, selon moi, il y a eu 6 phases:

– 1990-1995 : phase de démocratisation initiale : + 11 démocraties en 5 ans,

– 1995-1998 : phase de reflux de la démocratie : – 4 démocraties en 3 ans,

– 1999-2006 : seconde phase de démocratisation : + 13 démocraties en 7 ans,

– 2007-2009 : seconde phase de reflux de la démocratie : – 4 démocraties en 2 ans,

– 2009-2012 : stabilisation,

– 2012-2016 : troisième phase plus lente de démocratisation : + 4 démocraties en 4 ans.

Ces phases cachent beaucoup de choses. Par exemple, après la guerre froide, le début du processus de démocratisation continental est aussi marqué par les nombreux échecs de l’année 1992 : 17 mascarades en dictature, une élection réussie en dictature au Nigéria qui aboutira en 1993 au retour des militaires, et seulement 6 processus électoraux corrects, avant la phase de reflux démocratique de 1995-1998.

En 1990 et 1991, la démocratisation avec l’arrivée du multipartisme a mis en difficulté les dictateurs et les partis uniques et cela les a poussés à réagir. L’année 1992 semble le montrer, mais il y a aussi une absence de lien entre les années qui se succèdent. Le système africain est globalement incohérent, basé sur des processus nationaux très autonomes. La phase de reflux continental de 1995-1998 confirme une certaine réaction systémique. Les années 1996 et 1997 ont été très difficiles avec de nombreux processus électoraux incorrects.

Est-ce que d’ici un quart de siècle, avec les décès et autres perturbations inattendues, on sera proche de la dictature zéro en Afrique?

Puisqu’il y a eu un lancement synchronisé sur le continent du multipartisme en 1990, et que l’échec de l’étape du multipartisme est maintenant bien documenté, la question est de savoir s’il peut y avoir le lancement d’une nouvelle phase qui aurait pour caractéristique de mettre en avant l’échec du multipartisme, c’est-à-dire, les fausses démocraties qui sont en fait des dictatures avec élections fraudées et aux résultats inversés. Dans ce cas, ma conviction est que la priorité devrait être mise sur un soutien politique très ferme à une qualité technique indiscutable des processus électoraux. Cette qualité technique est concrètement observable et évaluable, mais, ce qui manque surtout c’est la volonté politique chez les arbitres potentiels d’être ferme en cas de manquement. Le rapport de force continental entre dictatures et démocraties intervient à ce niveau, dans la motivation des acteurs internationaux et africains d’agir ou pas.

Une relance de la démocratisation passerait aussi par la remise en cause du fonctionnement de l’Union européenne, de l’Union africaine et des Nations-Unies dans le domaine électoral, et de leurs relations. Il est préférable de constater l’échec de la période précédente pour repartir. Le métier de diplomate impose de ne pas mal parler de son interlocuteur pour garder un dialogue ouvert, donc de ne pas dire que des dictatures sont des dictatures, ou de ne pas dire qu’une élection ne vaut rien et a renforcé une dictature. Au-delà du néocolonialisme par exemple français, la dépendance des uns et des autres, financière ou politique, mais aussi les réactions de violence face à l’oppression, ont sans doute poussé à reprendre ce mode de discours de description biaisé des régimes politiques très criminels, ce qui a ajouté à la confusion.

Tant que l’Union africaine est une coquille vide et un outil instrumentalisé, cela complique aussi les choses. L’enjeu de la construction des institutions supranationales africaines accompagne l’enjeu de la démocratisation continentale. L’Afrique de l’Ouest et australe, plus démocratiques, progressent. Géopolitiquement, l’Afrique bien définissable géographiquement, est une abstraction. L’Afrique du nord et l’Afrique de l’Est sont très connectées au Moyen-Orient. Si l’Afrique se voit dans le monde, on comprend que dans une étape ultérieure, il pourra aussi être question de la démocratisation du monde. En pratique, aujourd’hui, un pays comme Djibouti a déjà du mal à se démocratiser parce que son dictateur place de plus en plus le pays dans la géopolitique du Moyen-Orient et dans une moindre mesure de l’Asie.

Et une dernière question, est-ce que le cas de la Gambie vient troubler totalement vos tableaux ? Un dictateur qui perd, reconnaît sa défaite et après, tente de reprendre la situation en main…. du jamais vu tout de même.

Le processus électoral de la présidentielle gambienne est évidemment intéressant parce qu’il permet de parler de la règle des élections en dictature. La ‘règle’ est qu’il ne s’observe pas d’élection correcte en dictature sans une transition vers la démocratie préalable. La règle est mise en évidence par les exceptions dont j’ai parlé dans le précédent article de Tribune d’Afrique sur la Gambie, les exceptions au Ghana en 2000 et au Kenya en 2002 liées aux limitations du nombre de mandats dans les constitutions et tous les cas qui ressemblent à des exceptions mais qui n’en sont pas.

L’absence de processus électoraux corrects est un des critères principaux de distinction des dictatures. Entre le 1er janvier 1990 et le 31 décembre 2015, il y a eu 499 présidentielles et législatives en Afrique : 220 correctes, 17 douteuses, 262 mascarades. Quasiment tous les processus électoraux ‘mascarade’ sont advenus en dictature, 222 sur 262, alors que 141 processus électoraux corrects sur 220 sont advenus en régime de démocratie bien établi. Parler de ce bilan, quelque part un peu ‘normal’ si on reconnaît que la démocratisation du continent est progressive, c’est surtout pour trouver des solutions et sortir des mensonges et des cercles vicieux, dont le cercle vicieux, de l’élection au résultat inversé, suivi de répression, puis d’impunité, suivi d’un autre élection au résultat inversé, etc.. qui est violent et traumatisant.

Si un pays sort de la dictature, on voit une fin évidente du régime, que ce soit dans une défaite électorale, dans une transition vers la démocratie, la mort d’un chef d’Etat, de l’instabilité du gouvernement lié à une guerre ou à un coup d’Etat. Cela ne se passe pas facilement, dans le temps, l’élection n’est souvent qu’une étape, dans l’espace, les relations avec d’autres pays jouent. Dans le cas de la Gambie, c’est évidemment le Sénégal qui pèse. Si la situation se bloque à l’étape d’un conflit, il y a une possibilité de gel de cette situation par de l’influence extérieure, comme les médicaments qui maintiennent en état sans guérir. Ou alors, en raison du principe de souveraineté, comme au Burundi, la dictature est plus forte et la population continue de fuir.

C’est là tout de même que l’on comprend que constamment le contexte international et africain évolue et amène régulièrement quelques surprises. Chaque nouvelle crise est l’occasion de faire bouger des lignes, même si cela ne se voit pas toujours. Cela discute derrière les rideaux. Il est parfois possible de prendre un peu d’avance sur les mouvements futurs prévisibles. L’Union africaine ne sort pas indemne d’une année à 4 ou 5 coups d’Etat électoraux qui se termine avec des pays en crises instables.

L’absence de démocratie devient la cause évidente des maux, et la « théorie de la stabilité en dictature » n’est plus à la mode. Au-delà de la morale politique, pour la lutte sur le climat, pour une solution commune entre Afrique et Europe sur les migrations, pour la cohabitation des générations, pour les affaires et le commerce, les dictatures sont de plus en plus dépassées, vue comme des freins. La banqueroute de l’Etat tchadien alors que son président essayait de briller en fin de carrière n’a pas échappé aux observateurs attentifs. L’Union africaine ne restera pas toujours ce syndicat de dictateurs correspondant à 25 ans de dictatures majoritaires en Afrique, et elle le sait déjà. Certains essaieront de prendre un peu d’avance sur les mutations inévitables et d’autres lutteront à contre-courant de l’histoire.

Propos recueillis par Internet

Par MAX-SAVI Carmel, Cotonou, Bénin

 


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