Joseph Djogbénou : Garde des sceaux et président de la Commission des réformes, dangereuses interactions qui rendent sa mission impossible.

 

Joseph Djogbénou, nouveau ministre béninois de la justiceQue ce soit parce que le Bénin est un désert de compétences ou que le président ne veut s’entourer que de ses « très » proches, cela pose un problème de bon sens et d’efficacité. Comment comprendre que la commission « indépendante » chargée des réformes soit présidée par un ministre, presque de tutelle ? Une situation qui ne peut vouer le projet qu’à l’échec d’autant que Me Djogbénou est aussi avocat personnel du chef de l’Etat. Trop de ficelles aux mains d’un homme qui n’est arrivé à la politique que récemment. Et par hasard !

 

Défendant une multitude d’affaires délicates par lesquelles il a eu mille raisons de s’en prendre à la justice béninoise, Djogbénou est aussi avocat de Talon dans plusieurs autres affaires dont certaines opposent encore des sociétés du chef de l’Etat à la République. Alors qu’il aurait pu être la machine active des réformes à son précédent poste au parlement, il a été parachuté au gouvernement. Et comme si cela ne suffit pas, il est envoyé à la commission chargée des réformes et fait, manu militari, président de ladite commission. Même si le Bénin était un désert de compétences, on peut trouver un autre président à une telle commission dont dépend l’avenir de notre démocratie. Une commission qui construira les bases du Bénin de 2100 ou de 2500…

 

Pourquoi doit-il quitter la présidence de la commission ?

A priori, qu’un avocat, encore de sa trempe, respecté professeur de droits, soit à la tête de notre justice (Garde des Sceaux), c’est même un honneur. Il a le profil autant que le parcours qui l’y prédestine. Sa compétence ne saurait, en aucun cas, être remise en cause. Il aurait été, n’eurent été quelques antécédents qui fragilisent son objectivité et sa bonne foi, le meilleur pour ce poste. Ministère régalien et pôle stratégique de souveraineté, son portefeuille est le nœud gordien et la vertèbre angulaire de notre justice. Unique mécanique qui, dans une République, essaie d’équilibrer les balances d’inégalités pour que nous nous sentions plus ou moins égaux. Ce qui rend encore plus délicate sa mission dont l’importance devrait avoir été aisément perçue par notre cher nouveau président de la République. Qu’à cela, ne tienne !

Mais qu’il se retrouve en même temps qu’il garde le ministère de la justice, à la tête de la commission chargée des réformes, cela pose plusieurs problèmes techniques, d’éthique et d’objectivité. Il est sans doute bon travailleur, mais comment peut-il, en tant que président de cette commission, y travailler tous les jours de 13h à 18h ? (en tant que président et vu la courte durée assignée à la commission, il ne peut qu’être régulièrement absent) ; Le laps de temps dont il dispose ne lui permet pas d’épauler une justice en errance depuis des années et minée par la corruption et où les réformes internes s’imposent. Qui pis est, comment peut-il, en tant que ministre des réformes par le fait même d’être le ministre de la justice, présider une commission qui doit rendre compte et faire des propositions à un gouvernement dont il est la 3e personnalité ? Il y a une confusion évidente des genres, des formes et même des rôles. Et même si tout cela peut être toléré, pourquoi, avec autant de personnalités aussi diverses que compétentes, Talon ne veuille confier la présidence de cette commission qu’à l’un de ses plus proches amis ? Soit parce qu’il n’est pas sincère et sait où il va, soit parce qu’il ne fait pas confiance à la commission qu’il a lui-même installée. Cet homme, qui s’est pendant la campagne électorale, illustré comme celui de la rupture et du renforcement de la démocratie aurait pu laisser cette commission élire son bureau (président, secrétaires et rapporteurs) pour montrer que son envie d’autonomiser la désignation des présidents d’institutions à l’interne est une vision large et de bonne foi. D’autant que les Béninois ont du mal à faire confiance à ce président qu’ils trouvent « malicieux et calculateur ».

Il n’est pas tard pour Talon, de chercher dans cette commission un autre pour en prendre la présidence. Il serait illusoire de lui demander de procéder à une élection à l’interne et de mettre fin à la présidence de Djogbénou. D’abord parce que cela pourrait fragiliser la commission par la guerre des égos et d’une campagne interne qui lui nuirait mais ensuite parce que le connaissant, il manipulerait à volonté cette commission. Il serait mieux que le ministre de la justice n’en soit qu’un membre ou mieux encore, que son ministère délègue juste un ou deux représentants et qu’il aille, lui ministre, s’occuper d’une justice qui est à l’apprentissage encore de l’état de droit. C’est cela sa première mission. Le maintenir de fait à la tête de cette commission pourrait, à moyen terme, discréditer ladite commission et surtout, réduire sensiblement son efficacité.

 

Du président, c’est l’avocat à tout faire…

Michel Adjaka (que je lis souvent) qui préside l’association des magistrats au Bénin aurait pu, en bon lanceur d’alerte auquel il s’est érigé sur les réseaux sociaux, s’en apercevoir et exprimer son malaise. Tout comme quelques juges, avocats et acteurs de notre justice. Non parce que Djogbenou est le premier avocat à être élevé à ce poste mais parce qu’il n’est pas un avocat comme les autres. Il est l’avocat personnel du chef de l’Etat dans des affaires d’une délicatesse explosive et d’une complexité à faire dormir une République. Non seulement il défend, auprès de tribunaux béninois, le président Talon, mais assiste aussi l’autre avocat, lui Français du président béninois, William Bourdon, dans deux autres procédures en Europe.  Une enquête préliminaire ouverte en France par le Parquet financier national puis dans une toute autre affaire devenue judiciaire par une modification unilatérale de Talon, d’un contrat qui unit à l’Etat, sa société Bénin Contrôl SA et dont le pilier solide (dans ce contrat là) est la société suisse SGS, leader mondial du contrôle. Curieusement et la méthode Talon oblige, l’associée helvétique à disparaître  du dossier. A l’initiative de l’Etat béninois et avec la constitution en partie civile de la victime suisse, cette affaire est pendante devant la justice à Genève, selon Benjamin Borsodi qui est, dans le présent dossier, avocat de l’Etat béninois. Dans ces deux affaires externes à notre justice, Djogbénou assiste les conseils de Talon sur place. Comment peut-il conjuguer ces rocambolesques labyrinthes dans lesquelles il s’est englouti avec les louches affaires Talon qu’il gérait avec la justice béninoise et son poste régalien de ministre, Garde des Sceaux ? C’est une situation qui reste pour le moins problématique, même si la loi et la constitution ne l’incriminent pas explicitement. Le minimum moral et le principe de confusion d’intérêts devraient, en pareils cas, le guider. Mais je suppose que, dans l’émotion de sa nomination, il ne le voit pas encore de cet œil… L’éthique désertant trop aisément notre conscience quand nos intérêts ombragent notre bon sens !

Au finish, l’actuel ministre de la justice est l’avocat de Talon dans la quasi-totalité de ses affaires. Et Dieu sait que le nouveau président béninois en a assez, les affaires devant la justice. Dont un grand nombre sont en cours devant la justice béninoise, française et suisse. Il défend lui-même certaines affaires délicates dont celle de la disparition de Dagnivo, élucubrationesque et ubuesque dossier qui a tenu en haleine presse et opinion nationales béninoises pendant de nombreux mois en début d’année. Et bien d’autres qui peuvent avoir entre elles des interférences nocives pour ce qui reste de la neutralité et de l’impartialité judiciaire dans notre pays après la calamiteuse décennie Yayi Boni en la matière.

Dans une telle situation, le laisser à la tête de la Commission des lois du parlement béninois aurait été plus utile et stratégique pour un président qui a été élu essentiellement à cause de ses promesses mirobolantes de réformes constitutionnelles et institutionnelles. A l’Assemblée nationale, Me Djogbenou n’aurait-il pas été plus efficace, lui qui est connu pour être un fin stratège, craint et respecté par ses pairs ? Talon, président, en a décidé autrement, non sans l’accord du principal intéressé qui se borne au silence. Celui du forum vide, déserté par le moral. Politique !

Que malgré qu’il soit avocat personnel du chef de l’Etat, Talon en a fait son ministre de la justice. Mais qu’il le maintienne à la tête de la commission chargée des réformes paraît trop pour quelqu’un qui n’est arrivé à la politique que trop récemment. Et par hasard. Que Talon ne perde pas cela de vue.

 

 MAX-SAVI Carmel, Cotonou, Bénin

Article paru dans le Journal Tribune d’Afrique n°113 du 18 mai 2016


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